Hommage à Philippe Séguin

Extraits du livre Milieu de Cordée (Guillaume Peltier, Plon, novembre 2019)

page 43 à 47 (Chapitre 1976 ; Maastricht)

Oui, Philippe Séguin posait alors une vraie question en introduction de son magnifique discours proclamé à l’Assemblée nationale en cette soirée du 5 mai 1992 :

« Il me faut dire avec beaucoup d’autres, au nom de beau- coup d’autres, qu’il est bien temps de saisir notre peuple de la question européenne. Car voilà maintenant trente-cinq ans que le traité de Rome a été signé et que, d’actes uniques en règlements, de règlements en directives, de directives en jurisprudence, la construction européenne se fait sans les peuples, qu’elle se fait en catimini, dans le secret des cabinets, dans la pénombre des commissions, dans le clair-obscur des cours de justice. Voilà trente-cinq ans que toute une oligarchie d’experts, de juges, de fonctionnaires, de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu mandat, des décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les enjeux et minimise les conséquences. »

En entendant son discours de sa voix chaude et grave, je tressaillis. Ma chair tremblait. Mon cœur battait. Et il bat encore, au même rythme, à le relire. Cet homme me parlait, nous parlait. Il parlait au peuple. Depuis des mois, j’entendais ses collègues et confrères me faire la leçon, m’empêcher de penser, m’imposer leur position. Depuis des mois, je soufflais et souffrais d’entendre ces politiciens dire la même chose, contester le principe même de la consultation populaire, mépriser le peuple, nous interdire de nous exprimer. En ce printemps 1992, le débat entre le « oui » et le « non » n’existait même pas encore. La première question sur laquelle les hommes publics durent se prononcer, c’était : «Faut-il donner la parole au peuple?» Qui étaient-ils, ces énarques, ces hauts fonctionnaires, ces experts, ces fils de « bonne famille », pour considérer que nous n’avions pas le droit de choisir l’avenir de l’Europe? Les descendants de cette aristocratie d’État qui, depuis des siècles, se croient autorisés à diriger la France non pas par leur talent ou leur mérite, mais par leur naissance, leurs revenus et l’héritage de leurs charges? Les descendants de ces privilégiés, de ces héritiers qui cadenassent le pouvoir, le confisquent et refusent de l’ouvrir aux méritants depuis tant d’années ? Les enfants du comte Almaviva lacéré par Beaumarchais dans l’un des plus fameux monologues du théâtre français, que je venais de découvrir grâce à un professeur de français hors du commun, M. Maunaury ?

Oui, il s’agissait d’eux quand Figaro s’écrit en notre nom à tous :

Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire! Tandis que moi, morbleu! Perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs, pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes : et vous voulez jouter… […] Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ? Fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé !

Ils étaient là, encore là, toujours là, ces oligarques qui prétendent décider à notre place, sans aucune légitimité démocratique ou méritocratique. Mais, enfin, en ce début mai 1992, un pupille de la nation se levait et devenait notre porte-parole. Philippe Séguin, c’est grâce à lui que j’ai voulu entrer en politique. Sur la question centrale et vitale de la démocratie, de la lutte contre les oligarchies, contre la pensée unique, contre la bien-pensance, pour la souveraineté du peuple et notre liberté de décider, de choisir, de voter.

La question démocratique ne fut pas la seule posée, ce jour-là. La deuxième grande question qui se présentait, c’était, une fois le référendum acquis, la manière dont il faudrait bâtir l’Europe de demain. Philippe Séguin continuait de m’enthousiasmer :

« Je reconnais bien volontiers que le conformisme ambiant, pour ne pas dire le véritable terrorisme intellectuel qui règne aujourd’hui, disqualifie par avance quiconque n’adhère pas à la nouvelle croyance, et l’expose littéralement à l’invective. Qui veut se démarquer du culte fédéral est aussitôt tenu par les faiseurs d’opinion […] au mieux pour un contempteur de la modernité, un nostalgique ou un primaire, au pire pour un nationaliste forcené tout prêt à renvoyer l’Europe aux vieux démons qui ont si souvent fait son malheur. L’Europe qu’on nous propose n’est ni libre, ni juste, ni efficace. Elle enterre la conception de la souveraineté nationale […]. »

Cette demande d’un référendum, ce combat contre les technocrates, cet appel vibrant à la liberté d’opinion, ce refus d’une Europe confisquée par les experts, cet amour de l’Europe des peuples étaient aussi les miens. Je n’avais ni ses mots, ni son souffle, ni son âge, ni son expérience, ni ses mandats, ni sa voix, ni sa force, mais je comprenais, je vibrais, je partageais, j’adhérais, je soutenais. Je pestais de ne pas pouvoir m’engager davantage, ni d’exprimer, par mon vote, ma totale adhésion. Aussi, quand le 20 septembre 1992 le résultat tomba, j’enrageai.

Toute la classe politique, quasiment, a soutenu le « oui », tous les médias ont soutenu le «oui», tous les commentateurs, les experts et les sachants ont soutenu le « oui ». Et le « oui » l’emportait. Mais avec près de 70 % de participation populaire, il n’obtint pas la majorité des votants et ne réalisait que 51% des suffrages. À quelques-uns, les leaders du « non » avaient pu convaincre 49 % du peuple de la nécessité de construire une autre Europe. Tout était donc possible. Tout était difficile, mais possible.

C’est à cet instant que commence mon combat politique : je viens d’avoir 16 ans et je serai du côté de l’Europe des peuples, de la souveraineté des nations, de la liberté des méritants face au mépris des héritiers. Je m’engagerai pour refuser la mainmise des élites et promouvoir une France forte dans une Europe forte.

Ce soir-là, empli d’espérance et de rêves de conquête, je m’allongeais sur mon lit et je relisais le plus beau passage du discours printanier de Philippe Séguin :

« En France, la République n’est pas seulement un régime institutionnel. […] La République, c’est avant tout ce système de valeurs collectives par lequel la France est ce qu’elle est aux yeux du monde. Il y a une République française comme il y eut une République romaine. Depuis l’origine, sa maxime est la même: la souveraineté du peuple, l’appel de la liberté, l’espérance de la justice. Elle est inséparable de la dignité de la personne humaine et de son émancipation, de l’État de droit, de l’équité et de l’égalité des chances. Elle est inséparable de l’esprit national et de l’indépendance nationale. Elle est inséparable de l’État qui, en son nom, doit arbitrer, rendre la justice, attaquer inlassablement les privilèges, combattre les féodalités, accorder la primauté aux mérites et à la vertu. »

Ce soir-là, je me sentis français, européen et séguiniste. Ce soir-là, je ressentis les vibrations d’un peuple qui refuse qu’on lui impose ce qu’il doit penser, d’un peuple qui décide librement de son avenir. Un peuple qui ne se soumet pas à la société de consommation, à la course aveugle et naïve à la mondialisation, aux désordres et aux injustices. Un peuple qui rejette le capitalisme financier qui corrompt, comme le socialisme qui asservit. Un peuple qui célèbre le mérite, le travail, l’ordre, l’égalité, la démocratie et la République. Un peuple uni et fier de son histoire comme de son destin.

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